Restitution des travaux du GROUPE DE TRAVAIL

Par Jean-Luc LAMBOLEY

Lors de la rentrée solennelle

POUR RENFORCER LA RÉSILIENCE DE LA FRANCE : UN PEU DE BONNE HUMEUR ET PLACE AUX JEUNES !

Pourquoi la bonne humeur ?

Paul Claudel dans son ouvrage L’élasticité américaine écrivait : « Il y a dans le tempérament américain une qualité que l’on traduit là-bas par le mot resiliency, pour lequel je ne trouve pas en français de correspondant exact, car il unit les idées d’élasticité, de ressort, de ressource et de bonne humeur. [1]».

Pourquoi place aux jeunes ?

Un constat s’impose : la France connaît depuis quelques années de profondes blessures, (attaques terroristes, la crise sociale marquée par les événements violents des Gilets jaunes et, enfin, la crise sanitaire de la Covid 19 avec le cap symbolique des 100.000 morts franchi en mars 2021), qui rend plus aiguë la crise économique avec l’accroissement du chômage et le gouffre abyssal de la dette publique. Qui plus est, ces événements se produisent  une toile de fond qui est celle du délitement du tissu social, que l’on parle de fracture sociale ou d’archipélisation du territoire français[2]. Il semble aussi que c’est dans la jeunesse que la blessure est la plus vive, mais c’est aussi chez elle que la vitalité et les forces d’inventions sont les plus fortes[3].Pour ne pas oublier Claudel, c’est enfin chez elle qu’on trouve généralement le plus de bonne humeur ancrée dans ce désir naturel d’une joie de vivre.

La démarche suivie

Pour développer cette résilience dans notre jeunesse, la première étape est, dans le processus éducatif, de développer son esprit critique face aux risques et aux menaces. Cette première étape est fondamentalement disruptive et déstructurante et n’a de sens que si elle est suivie d’une reconstruction ; pour cela il faut donc chercher quelles sont les valeurs communes inattaquables permettant de « faire nation » pour bien vivre ensemble en société. Enfin, il restait à voir concrètement quels sont les outils dont on dispose ou qu’il faut mettre en œuvre pour atteindre cet objectif.

  1. La résilience n’est possible que par l’exercice de l’esprit critique.

Etymologiquement la résilience signifie « sauter en arrière », d’où l’importance de la prise de recul pour mieux rebondir. Cette prise de recul face à l’immédiateté des agressions extérieures est ce que permet l’esprit critique.

  1. Fake news, opinions, réalité.

Développer cet esprit critique chez les jeunes est d’autant plus urgent que ce qu’on peut appeler l’information électronique, accessible via tous les réseaux sociaux, arrive à la vitesse de la lumière et représente une masse de données brutes qu’il est de plus en plus difficile de maîtriser, comme le montre le phénomène récent des fake news. La notion récente de post vérité (post truth) est apparue pour décrire cette situation où les émotions comptent plus que les faits[4]. Or le public des jeunes est beaucoup plus vulnérable à ces attaques car la pratique des réseaux sociaux est devenue quotidienne chez eux et ils n’ont pas forcément le mode d’emploi pour en faire un usage correct. Le triomphe des fake news est l’aveu même d’échec de l’esprit critique et il est donc urgent de renverser cette situation alarmante.

1.2. L’importance du débat contradictoire

Lorsqu’on est face à des opinions, l’esprit critique consiste alors à mener un débat contradictoire qui repose sur un usage correct du discours argumentatif. Toute opinion doit être argumentée pour être frappée au coin de la cohérence. Le débat contradictoire, dès lors qu’il valide la cohérence et donc la pertinence et la recevabilité des opinions exprimées, met en évidence la relativité des valeurs, la multiplicité des points de vue, l’importance d’une taxinomie et d’une hiérarchisation des approches. Il ne fait pas émerger une vérité, mais met en évidence ce qui peut justifier une action plutôt qu’une autre, et cela en fonction des contextes, des priorités et des objectifs recherchés, et cela dans le respect réciproque des contradicteurs.

1.3. Savoir s’orienter dans l’espace et le temps pour comprendre et anticiper.

Prendre du recul pour mieux embrasser, c’est-à-dire comprendre au sens étymologique du terme, doit devenir un réflexe face à n’importe quelle situation, en particulier une situation de crise. Or, il n’y a pas de contextualisation possible sans balises spatio-temporelles. L’esprit critique devient en quelque sorte la boussole qui permet de s’orienter, de partir dans la bonne direction et de ne pas se perdre en chemin. C’est aussi le seul moyen de prévoir, car les mêmes causes produisant dans un même contexte les mêmes effets, une bonne connaissance des causes permet d’anticiper les effets. Or la capacité d’anticipation est au cœur de tout processus de résilience.

1.4. Combattre l’ignorance pour vaincre la peur et garder confiance.

Une des armes principales de la résilience est la confiance en soi et en l’autre, car c’est cette double confiance qui donne le courage individuellement et collectivement pour faire face à l’épreuve, en persuadant l’individu et la collectivité qu’ils peuvent trouver en eux les ressources suffisantes pour rebondir. Or il ne peut y avoir de confiance en soi et en l’autre si la peur domine. Dans un contexte de crise, la peur est naturellement présente et paralyse l’action. Encore faut-il analyser cette peur et en voir les causes profondes. C’est essentiellement le fait d’ignorer pourquoi un phénomène se produit qui engendre la peur, car intuitivement l’homme comprend que, si on ne connaît pas les causes d’un phénomène, on ne pourra empêcher qu’il se reproduise. Même si la science ne peut pas tout immédiatement expliquer, l’exercice de l’esprit critique reste notre meilleure arme pour lutter contre l’ignorance dont se nourrissent les fake news et toute forme de propagande.

2. À quelles valeurs « nationales » faire adhérer la jeunesse pour aguerrir sa résilience ?

L’esprit critique doit dans une seconde étape aboutir à la construction d’une raison structurée autour de valeurs à la fois universelles mais aussi propres à chaque génération. La France par sa devise républicaine « Liberté, Egalité, Fraternité » entérine les valeurs fondamentales de tout contrat social . Néanmoins, ces valeurs apparaissent souvent théoriques et lointaine pour les jeunes, voire même parfois en contradiction avec des politiques jugées injustes ou clivantes. Ces valeurs ne leur sont pas toujours directement accessibles car leur signification n’est pas immédiatement transcriptible dans leur univers mental. Il faut donc que les jeunes s’approprient peu à peu ces valeurs en les retrouvant dans des actions ou d’autres valeurs par lesquelles ils sont plus volontiers attirés, par exemple les enjeux écologiques. 

2.1. Restaurer la confiance de la jeunesse envers les institutions républicaines 

Prenons l’exemple de l’égalité, une des valeurs clé de la République. Elle sera mieux perçue chez les jeunes à travers le prisme de l’égalité femmes-hommes. En effet, ils sont conscients que les choses doivent évoluer et que les femmes doivent être reconnues pour leurs compétences. Le désir d’égalité de la jeunesse s’exprime sans condition envers toutes les personnes victimes de discriminations au sujet des questions de handicap, d’homophobie, de grossophobie ou encore de transphobie.

Ce souhait va de pair avec la volonté d’exprimer une large tolérance et une vaste ouverture d’esprit par rapport aux générations précédentes.

2.2. Promouvoir le sens du collectif  

Aujourd’hui, beaucoup de jeunes sont investis au sein de nombreuses associations notamment sportives parce qu’ils apprécient le sens du collectif, l’esprit d’équipe et les valeurs du « vivre ensemble » ou du moins « agir ensemble ». Cet esprit se décline sous le vocable «fraternité» dans la devise républicaine. Elle invite aux dialogues, aux rencontres des cultures, aux partages des savoirs.

Le sentiment de vouloir être utile aux autres est très fort chez les jeunes. Le réseau associatif très développé qui existe en France témoigne de cette volonté de se réunir pour partager des centres d’intérêts communs afin de vivre ensemble et d’appartenir au corps social.

2.3. Cultiver la vertu de l’exemple  

L’exemplarité est souvent citée par les jeunes comme la valeur cardinale d’un idéal qu’ils cherchent à atteindre. Beaucoup déplorent le fait de ne plus percevoir dans la société contemporaine française de figures inspirantes. Les valeurs militaires pourraient servir d’exemple mais les jeunes dans leur majorité ne sont pas attirés par le milieu militaire qui les laisse plus indifférents que méfiants. Il faut donc chercher des figures exemplaires dans des domaines plus attractifs pour les jeunes, tels par exemple les problèmes d’environnement et de préservation de la planète.

Le modèle du self made man, avec l’idée que l’homme doit se transformer sans cesse pour s’adapter, pourrait aussi correspondre assez bien à une culture générale et collective de la résilience tout en étant attractive pour les jeunes si on ne se focalise par sur la réussite financière ! Ces approches se sont démodées et n’ont guère la sympathie des historiens, mais il n’est pas interdit de revenir à des méthodes éprouvées qui ont montré leur efficacité.

3. Quels outils pour y parvenir ?

  • Un peu de bonne humeur et d’humour !

On revient ici à la définition de la « resiliency » telle que la percevait Péguy chez les Américains. Les jeunes ont envie d’être heureux, « cool » selon une expression à la mode, et la résilience, selon une belle expression de Monique Castillo se définit comme une culture de la vitalité[5]. Or la bonne humeur peut être considérée comme le signe d’une vitalité heureuse. La bonne humeur suppose aussi un certain sens de l’humour ; l’humour est une arme psychologique qui permet de prendre du recul et de dédramatiser une situation traumatique et, en ce sens, il participe à une culture de la résilience.

Dans le même ordre d’idée, tout ce qui est ludique est attractif pour les jeunes et il faut explorer cette piste. Par exemple, on pourrait imaginer des applications ou des jeux vidéo, individuels ou collectifs, qui permettent aux jeunes de mesurer leur niveau de résilience.

  • De l’EMC au SNU : le rôle des trinômes académiques

L’Éducation nationale, à travers les programmes d’EMC (enseignement moral et civique) au collège et au lycée offre un véritable parcours de citoyenneté qui enseigne aux jeunes le respect d’autrui, les valeurs républicaines, et les aide à se construire une culture civique. La résilience n’y a pas une place explicite, mais il serait facile de l’y faire apparaître.

Actuellement le point d’aboutissement de l’EMC est l’inscription sur les listes électorales et la Journée Défense et Citoyenneté (JDC) dont on sait qu’elle n’a pas grand impact sur l’avenir citoyen des lycéens…Avec l’instauration du SNU, il serait urgent d’introduire un peu de cohérence dans le système. Comment articuler le SNU (qui est proposé aux jeunes de 16 ans) avec la JDC qui arrive à 18 ans ? Dès qu’il sera vraiment universel le SNU remplacera probablement  la JDC, mais il faut y préparer les jeunes et l’EMC doit donc dès à présent faire en sorte que le SNU soit présenté comme l’achèvement et non pas une activité parmi d’autres comme celles qui ont lieu dans le cadre Armée-Jeunesse

Il faudrait aussi mieux coordonner toutes les activités « citoyennes » développées tous azimuts par l’Education nationale. Cet émiettement disperse les énergies, ne touche au final qu’un nombre très limité d’élèves et en l’absence de suivi on a du mal à mesurer leur impact sur la formation civique des jeunes..

Se pose aussi le problème de la prise de relais par l’enseignement supérieur auquel un nombre croissant de jeunes ont accès. Il existe sporadiquement quelques unités de valeurs optionnelles consacrées aux problèmes de sécurité et de défense, mais c’est une goutte d’eau dans l’océan !

Il y aurait pourtant moyen d’améliorer la situation car il existe des structures expérimentées en la matière, et l’on pense tout particulièrement aux Trinômes académiques et à l’Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie. Au niveau de l’enseignement supérieur, il existe aussi des référents Défense et Sécurité qui peuvent travailler en association avec les Trinômes. Il faudrait donc que, par exemple, la formation des enseignants pour les cours d’EMC soit assurée dans le cadre de la formation continue par des sessions régulières organisées par l’IHEDN. Les Trinômes académiques de leur côté pourraient assumer la gestion et la coordination de toutes les activités civiques dans les écoles et lycées avec un cahier des charges précis, valable sur tout le territoire national, et assurer un suivi permettant d’évaluer l’impact de cet enseignement chez les jeunes. Ils pourraient aussi intervenir auprès des responsables des programmes du Ministère pour que le SNU devienne le point d’aboutissement du parcours citoyen et que la résilience y trouve une place plus visible.

  • Un label « formation résilience »

La France dispose déjà de nombreuses institutions et associations dont l’objectif est d’aider la jeunesse à développer les vertus civiques. Toutefois, on constate souvent que ces organisations n’obéissent pas forcément aux mêmes principes et que leurs actions partent un peu dans toutes les directions. Comme on vient de le voir dans le cas particulier de l’Éducation nationale, cela donne l’impression d’une dispersion des forces et d’une gouvernance aléatoire qui nuisent à l’efficacité des actions. Pour prendre une métaphore musicale, les musiciens sont nombreux et de bonne volonté mais leur prestation avoisine une belle cacophonie, alors que nous avons besoin d’un orchestre jouant une même partition, ou du moins dans une même tonalité, ce qui suppose un chef d’orchestre ! Il est donc important que tous les acteurs sociaux s’accordent, et pour harmoniser leurs actions en faveur des jeunes nous proposons une démarche en trois étapes :

Première étape :

Il faudrait commencer par procéder à l’inventaire de l’ensemble des organisations et institutions (en dehors de l’Éducation nationale) qui ont une action déterminante dans l’action citoyenne.

Deuxième étape :

Il faudrait ensuite sélectionner les organisations ou associations qui répondent le mieux aux objectifs fixés, les déclarer « d’utilité citoyenne » et les doter d’un corpus des valeurs essentielles sous la forme d’un codex, avec le contexte, les enjeux, les objectifs, dont le modèle pourrait être celui de la Charte de la laïcité.

Troisième étape :

L’acceptation et la mise en œuvre de ce codex et le recours à des animateurs qui ont suivi le module de formation s’accompagneraient d’une évaluation qui si elle est positive accorderait  le label « formation à la résilience citoyenne ». Les subventions publiques devraient être fléchées en priorité sur ces organismes labellisés.

Conclusion

Ce label « formation résilience citoyenne », devrait être en lien direct avec un SNU renforcé qui serait préparé en amont par ces organisations et associations en même temps qu’au collège et au lycée. Les jeunes dans leurs parcours de 12 à 16 ans seraient ainsi amenés progressivement au service national universel, point d’orgue d’un parcours citoyen capable de fournir un vivier motivé à l’ensemble de nos forces nationales, dans le but de créer cette robustesse et cette vitalité indispensables au renforcement de la résilience en France.


[1] Paul Claudel, Œuvres en prose, Coll. La Pléiade, Gallimard, Paris 1965, p. 1205.

[2] Jérôme Fourquet, L’archipel français, Seuil, Paris 2019.

[3] Cf. M. Lledo, Génération fracassée, Fayard, 2021.

[4] Ce concept est apparu aux États Unis en 2004 dans l’ouvrage Post-Truth Era: Dishonesty and Deception in Contemporary Life. de Ralph Keyes paru à New York.

[5] Monique Castillo, L’idée d’une culture de la résilience, Inflexions 23, 2013 p. 163-171.