L’INDOPACIFIQUE, NOUVEL ESPACE STRATEGIQUE ?

A compter des années 2000, l’utilisation de terme « Indopacifique » tend progressivement à se substituer à celui d’Asie-Pacifique, dans un contexte nouveau de compétition exacerbée entre puissances et de problématiques communes aux deux océans, entre tsunami, prolifération nucléaire et piraterie, sur fond d’engagement de plus en plus affirmé d’une Inde développant son Act East Policy

Une vision transrégionale et maritime de l’Asie entend ainsi peu à peu faire son chemin pour désigner un espace plus vaste que l’Atlantique, riche en ressources halieutiques et énergétiques, principal foyer de croissance démographique et économique du monde. Il compte  sept de ses dix budgets militaires les plus importants, dix-sept de ses vingt plus grands ports… Et l’on y assiste à une remise en cause croissante des règles et institutions transnationales.

De l’Estado da India – l’empire colonial portugais d’Asie – à celui de la France ou au Raj britannique, le concept n’est pas entièrement inédit. A l’occasion d’une visite en Inde en 2007 Shinzo Abe lui confère une nouvelle jeunesse. Sa promotion par le Premier ministre japonais entraîne débats et prises de positions politiques dans plusieurs pays clés. En Australie, dans le contexte de l’alliance américaine et du rapprochement avec l’Inde, dès 2013 le Livre Blanc sur la défense théorise un « arc indopacifique » ; en Indonésie et au Japon qui, officiellement, utilisent le concept, tandis que ceux de l’Association des nations du Sud-Est Asiatique (ASEAN), redoutant une approche trop frontale avec la Chine, se montrent plus réservés. Il trouve également une caisse de résonance particulière dans le cadre du QUAD, le dialogue de sécurité quadrilatéral USA, Japon, Inde, Australie, relancé après des fortunes diverses en 2017, et dont n’est pas passée inaperçue la hâte du nouveau Président des Etats-Unis à le réunir en mars de cette année. Pas davantage la création récente au sein du Conseil national de sécurité d’un poste de coordinateur pour l’Indopacifique, ou l’insistance de Joe Biden à entraîner un Président sud-coréen frileux à tremper un pied en ses eaux agitées.

Contenir ou équilibrer la puissance chinoise ? L’Indopacifique a évidemment fort à voir avec la Belt & Road Initiative, mantra géoéconomique du Président Xi Jinping, visant à siniser la mondialisation. Ceci en particulier à travers la nouvelle route de la Soie maritime, sur les rives de laquelle l’Europe risque la provincialisation… Le terme est donc objet de débats : hostilité condescendante de la République populaire, crainte des uns d’un simple alignement sur la politique américaine, les autres redoutant une alliance visant la Chine, dont on oublie parfois à Washington qu’elle n’est point l’URSS…

L’Inde se ressent encerclée de Nouvelles routes de la Soie qui, au Pakistan, ont dimension d’autoroutes, fait monter en gamme et activité l’Indian Navy et entend ne point s’enfermer dans un tête à tête exclusif avec une seule grande puissance. Si l’Indopacifique est au cœur de la réflexion stratégique de l’Indonésie et de Singapour, les pays de l’ASEAN, dont la Chine est premier partenaire commercial de la quasi-totalité, craignent tous la fossilisation de deux blocs antagonistes entre lesquels ils seraient sommés de choisir… alors que de l’un dépend beaucoup de leur prospérité, de l’autre autant de leur sécurité. « Les Etats-Unis sont un pays jeune qui veut que les autres soient comme lui ; la Chine est un vieux pays qui pense que personne d’autre ne peut être comme elle », résume le Premier ministre de Singapour, Lee Hsien Loong, tandis que son ministre de la Défense, plus concis encore, confie à son homologue chinois « je suis ton ami, mais j’ai plusieurs amis »…

Parapluie américain, ombre chinoise.

Pas d’états d’âme par contre à Washington : l’Indopacific Strategy Report, promouvant un « Indopacifique libre et ouvert » bénéficie d’un soutien bipartisan, et trois millions de membres du Département de la défense sont déployés sur ce « théâtre stratégique prioritaire » où l’Oncle Sam a conclu cinq traités d’alliance, et où ses investissements représentent le total de ceux de la Chine, du Japon et de la Corée du Sud… Et Pékin y  est désormais à l’égal de Moscou, promu au rang de « compétiteur stratégique ». 2018, la 7e Flotte devient Indopacifique et voit le jour l’Indopacific Command, disposant de quatre fois plus de forces que tout autre commandement régional, dont 60% de celles navales et aériennes.

Tokyo aussi veut un « Indopacifique libre et ouvert » – alignement des démocraties, liberté de navigation et de survol -, sans trop braquer son premier client et fournisseur chinois – considérant certes que sa sécurité repose toujours sur l’alliance avec Etats-Unis et Corée du Sud, mais désireux d’élargir son horizon stratégique. Désormais décomplexées, ses Forces d’auto-défense sont devenues la première armée conventionnelle d’Asie, dotées d’un ambitieux plan quinquennal d’équipement et de montée en capacité offensive.

A Canberra, qui a une façade sur les deux océans, l’Indopacifique est de même partie intégrante d’un débat géopolitique parfois animé, au cœur duquel sont les relations chahutées avec le « rival stratégique » chinois, un engagement régional accru et le partenariat avec la France pour la construction de douze submersibles, « le plus important investissement de défense en temps de paix ».

Sinon de la Chine, la côte orientale de l’Afrique – vingt pays, neuf ports – fait encore figure de parent oublié de l’Indopacifique. Pour l’instant… L’Inde projette d’ouvrir  dix-huit représentations diplomatiques supplémentaires sur le continent tandis que le Japon agrandit sa base de Djibouti ; face à la BRI, les deux pays conjointement proposent un « Couloir de croissance Asie/Afrique ».

Jeanne d’Arc en Indopacifique.

Neuf des onze millions de km2 de sa zone économique exclusive, près de deux millions de ressortissants,  des investissements croisés importants, d’autres directs qui ont triplé en une décennie, cinq commandements militaires répartis en trois zones de souveraineté et deux forces de présence (Djibouti, Emirats Arabes Unis), la France s’affirme depuis 2013 puissance régionale. Elle vient de nommer Christophe Penot premier ambassadeur chargé de l’Indopacifique. Alliée historique des Etats-Unis, elle a noué des relations privilégiées avec l’Inde, des partenariats d’ampleur et modalités diverses avec Australie, Japon, Singapour, Malaisie, Indonésie, Vietnam. Pas nécessairement du goût de tout le monde : en avril 2019, la frégate Vendémiaire est interceptée par la marine chinoise dans le détroit de Taiwan, avant que l’année suivante ne fasse surface en mer de Chine méridionale le SNA Emeraude, qui y affirme la liberté de navigation. Les bâtiments de la mission Jeanne d’Arc 2021 quant à eux après avoir croisé à l’Est de Taiwan et des manœuvres navales conjointes au sud du Japon puis des opérations de contrôle de l’embargo contre la Corée du Nord ont jeté l’ancre à Singapour fin mai et non comme prévu à l’occasion du Shangri-La Dialogue, principal forum sur la sécurité régionale, reporté en 2022.

Source: Ministère des Armées

Les sujets ne manqueront pas : unilatéralisme croissant et politiques de puissance, réarmement et prolifération, terrorisme et trafics, pêche illicite et immigration clandestine… La zone est riche aussi de tensions qui s’exacerbent. La France y défend, avec la sécurité de ses intérêts et territoires, l’accès libre aux espaces communs et le multilatéralisme. Quitte à aggraver son cas en inscrivant à l’ordre du jour de sa prochaine présidence de l’Union Européenne la volonté de doter cette dernière d’un agenda indopacifique. Allemagne et Pays-Bas sont intéressés, et non moins le Haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité. D’autres Européens sont plus réservés envers ce que la Russie voit comme « un OTAN asiatique »…

Espace géographique ou stratégique ? Concept ou slogan ? Les visions de l’Indopacifique sont certes diverses – prospective aux Etats-Unis et au Japon, inclusive pour Inde, Indonésie, ASEAN, mixte pour l’Australie et la France – mais sa pertinence peu discutable…  pour désigner le nouveau centre du monde d’après -.

Alain LABAT