Singapour

[#ARTICLE] SINGAPOUR, UN PARTENAIRE STRATEGIQUE ESSENTIEL EN ASIE-PACIFIQUE

Pour tous ceux qui, au lendemain de la Seconde guerre mondiale, rêvaient d’affranchir Singapour de la domination coloniale britannique, l’indépendance n’était d’évidence envisageable que dans le cadre d’une fédération avec la Malaisie voisine. Au terme de près d’un siècle et demi sous l’Union Jack et trois années d’occupation japonaise, consécutives à la capitulation du « Gibraltar de l’Orient », nul n’imaginait autrement la viabilité d’une petite île multiethnique à majorité chinoise, dépourvue de tout sinon d’une position stratégique propice au commerce d’entrepôt…

Le mariage avec Kuala-Lumpur fut donc célébré en 1963… et le divorce prononcé à peine deux ans plus tard : la démographie électorale a ses raisons que le cœur ne connaît point. Le 8 août 1965, le nouvel et fort vulnérable Etat de Singapour n’a à l’horizon qu’angoisses quant à son devenir économique, et plus encore géostratégique. Insurrection communiste dans la péninsule malaise, confrontation avec l’Indonésie, annonce du retrait britannique « à l’Est de Suez » dès 1971 : la cité-Etat ne dispose alors pour assurer sa sécurité que  de trois bataillons d’infanterie et de deux navires de guerre.

Comme celui du sous-développement, le défi sécuritaire est, sans états d’âme, relevé par une personnalité hors du commun, Lee Kuan Yew, Premier ministre de 1959 à 1990, et une population dure à la tâche. Ils vont, en une génération, faire passer l’île du tiers monde au premier, la propulsant en tête des classements mondiaux regardant richesse, gouvernance et éducation, et faire du petit pays une puissance économique – dont le commerce extérieur représente trois fois le PIB – sans rapport avec ses dimensions géographiques et démographiques.

Du porc-épic au dauphin.

D’emblée partenaire, fiable mais sourcilleux, du camp occidental et tenant de sa modernité séculière, la cité du Lion conduit une diplomatie pragmatique d’équilibre des puissances : « il est », disait Lee, « difficile de voler un homme faible qui a des amis forts ». A l’ombre du Five Powers  Defence Arrangements qui associe sa sécurité à la Grande-Bretagne, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et la Malaisie, elle entreprend de bâtir les conditions de sa survie, dont un outil dissuasif : l’armée la mieux équipée et entraînée de l’Association des nations du Sud-est asiatique (ASEAN), adossée à une conscription effectivement universelle et au concept de « défense totale » (militaire, civile, économique, sociale, psychologique). Les forces armées singapouriennes (SAF), auxquelles sont dévolues 5% du PIB, prennent au fil des années pour emblème la crevette empoisonnée, le porc-épic laborieux puis le dauphin, agile et communiquant, tandis qu’elles nouent des liens de coopération avec de nombreux pays, dont la France n’est pas le moindre.

Valeurs communes, expériences opérationnelles partagées et exercices conjoints, « Singapour est non seulement un partenaire, mais surtout un pays ami » déclare ainsi l’un de nos Présidents de la République… Depuis 1998, les pilotes de chasse singapouriens s’entraînent sur la base de Cazaux, la Singapore Navy dispose de frégates de la classe Formidable et nos liens regardant les technologies de défense et de sécurité sont de tout premier ordre, tandis que la France dispose d’un officier de liaison à l’Information Fusion Centre, chargé d’assurer la sécurité maritime régionale, dont celle du très sensible détroit de Malacca.

Mars 2019. Tandis que le groupe aéronaval du Charles de Gaulle mouille à Singapour à l’occasion du Dialogue du Shangri-La, le principal forum sur la sécurité en Asie, Florence Parly y réaffirme les priorités d’une France puissance Indopacifique, un concept en vogue qui fait des vagues – 9 millions de km2 de zone économique exclusive et des intérêts économiques vitaux –, dont son partenariat stratégique avec la cité-Etat. Le contexte ne peut que le renforcer. De l’Iran à la Corée en passant par la mer de Chine méridionale, la zone voit de nouveaux rapports de force en accroître la dangerosité à mesure qu’y recule le multilatéralisme : rivalités territoriales et économiques, terrorisme islamiste, piraterie, prolifération, affirmation décomplexée d’une Chine engagée sur de « nouvelles routes de la soie » et dans un bras de fer stratégique avec les Etats-Unis. Face aux politiques de puissance, il s’agit concrètement de contribuer à faire prévaloir le droit, comme la liberté de navigation et de survol…

La France et Singapour ont ainsi une vision partagée des nouveaux enjeux et périls d’une Asie du Sud-est  – région parfois qualifiée de Balkans de l’Asie -, plus militarisée que jamais. Un petit pays peut être un grand partenaire.

Alain LABAT
Professeur agrégé de chinois

Bibliographie
Ministère des Armées, « La stratégie de défense française en Indopacifique », Délégation à l’information et à la communication de la défense, 2019 
Alain LABAT, « Singapour, l’Odyssée du Merlion », Ma Eska Editions, 2019 

L’escadron 150 de la Republic of Singapore Air Force célèbre en 2018 vingt ans de présence sur la base aérienne 120 de Cazaux. Photo Ambassade  de Singapour en France
 Le Dr Ng Eng Hen, ministre de la Défense de Singapour fait chevalier de la Légion d’Honneur par Mme Florence Parly, ministre des Armées (2018). Photo Ambassade de Singapour en France