Opinions : “L’état-major veut s’imposer dans la préparation du prochain budget des armées”

«  Le Canard enchaîné » – mercredi 28 septembre 2018 – page 3

L’état-major veut s’imposer dans la préparation du prochain budget des armées

A PEINE VENAIT-ON d’apprendre que le Président avait décidé d’accorder d’importantes primes à 61 chefs militaires pour calmer leur« grogne » (« Le Canard », 14/11) qu’une autre information prouvait soudain l’« ampleur de ce gros malaise », plaisante un diplomate. Durant le mois d’octobre, François Lecointre, chef d’état-major, et les patrons des trois armées – terre, air, marine – se sont en effet concertés en secret, ce qui n’est tout de même pas ordinaire. Tels des syndicalistes méfiants, ils voulaient peaufiner leurs arguments avant de présenter leur principale revendication aux autorités civiles.

          L’objectif de ces chefs étoilés est de pouvoir mettre leur grain de sel lors de la préparation du budget militaire de 2020 (pour celui de 2019, c’est trop tard…) Et ils envisagent de remettre, au début de l’an prochain, leurs propositions à Macron et au Premier ministre, via Florence Parly, la ministre des Armées. En somme, ils rêvent d’imposer au Président une concertation dont celui-ci ne veut entendre parler à aucun prix. Après la démission, en juillet 2017, de Pierre de Villiers, le chef d’état-major des armées qui avait cru possible de donner son avis sur les dépenses militaires, Macron l’avait clamé haut et fort. Selon lui, le budget de la Défense est du seul ressort « du chef de l’Etat, du Premier ministre et de la ministre des Armées ». Mais, à dire vrai, Macron ne veut rien partager, même pas avec Edouard Philippe.

Suffisance présidentielle

          Et voilà qu’aujourd’hui, ces chefs militaires se plaignent de la « paupérisation » de leurs armées et osent mettre en cause les compétences du Président. Ils prétendent eux, savoir mieux que lui quel type d’armements il faut commander, quelles dépenses il est nécessaire de privilégier, s’il faut mettre en chantier un second porte-avions, etc. Bref, ils considèrent que, débattre du budget de la Défense, c’est aussi leur métier. Ces effrontés pourraient faire remarquer, par exemple, au chef de guerre Macron que les opérations menées au Sahel et au Levant sont hors de prix (lire ci-dessous). Mais sur ces sujets délicats, on ne les entend pas. Comme leurs aînés, généraux ou amiraux à la retraite, naguère très bavards devant micros et caméras, ils ne savent que dire…

        Le secret de cette concertation entre chefs d’état-major a récemment été rompu. Le général en chef Lecointre a fait part de ses préoccupations, en privé, à certains députés, membres de la commission de la Défense. Jean-Pierre Bosser, patron de l’armée de terre, a agi de même auprès de quelques sénateurs, devant lesquels il a implicitement critiqué Emmanuel Macron : « Il faut redonner des marges de manœuvre et des leviers d’action aux chefs d’état-major d’armée. Ce sont eux qui sont le plus à même de faire des choix pour l’armée qu’ils commandent (…), d’expliquer et de donner du sens. »

          Deux proches de la ministre Parly sont déjà considérés comme hostiles à ces revendications de la haute hiérarchie militaire : Jean-Paul Bodin, le secrétaire général pour l’administration des armées, et Joël Barre, le directeur général de l’armement. Haut fonctionnaire civil, le premier estime sans doute naturel d’accorder de jolies primes à des chefs militaires déjà bien pourvus, et inadmissible, en revanche, de leur permettre d’empiéter sur les prérogatives présidentielles.

          Sans surprise, ces deux collaborateurs de la ministre des Armées n’ont rien à dire, eux non plus, sur le coût de la plus longue guerre française, au Sahel, ou sur les ventes d’armes à l’Arabie saoudite et aux Emirats, qui ravagent le Yémen.

          Personne n’est vraiment parfait, dans ce petit monde.

Claude Angeli

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• Selon l’état-major des armées, le surcoût, en 2018, des opérations extérieures et intérieures peut être estimé comme suit (soldes des militaires non comprises). Mission Barkhane au Sahel : 700 millions d’euros, soit près de 2 millions par jour ! Mission Chammal au Levant : 460 millions. Mission Sentinelle, en France 215 millions. L’Art de la guerre est hors de prix.